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lundi 6 décembre 2021

Pourquoi je fais des lampes, ou l'ombre et la lumière

 

Pourquoi je fais des lampes, ou l'ombre et la lumière
 
Quand exactement je ne sais pas très bien, sans doute étais-je déjà adulte et en archi, mais je me souviens que je me sentais très oppressée lorsque je me trouvais dans une pièce fermée et trop éclairée. C’était la mode des « halogènes » ces affreuses lampes sur un long pied supportant une soucoupe qui éclairaient le plafond et par reflet plongeaient la pièce dans une lumière blafarde et uniforme. Je me sentais prisonnière, à la merci des autres, je commençais alors à avoir trop chaud et je n’avais qu’une envie c’est sortir de la pièce, sauf que si je sortais on me remarquait encore plus, un cercle vicieux en somme. Je voulais disparaitre, je voulais des zones d’ombres, je voulais pouvoir m’échapper.
Les fameuses « halogènes » ne donnaient pas ces zones d’ombres mystérieuses qui font que par contraste les endroits éclairés sont plus beaux, ces zones qui font que le monde est à découvrir.
La lumière n’est belle que si elle offre des zones d’ombres. Il y a un très beau livre japonais qui s’appelle « L’éloge de l’ombre » de Junichiro Tanizaki mais je ne l’avais pas encore lu. En tous cas ces moments pénibles que je vivais m’ont mené petit à petit à fabriquer des lampes, pour pallier à cette lumière affreuse que je rencontrais partout.
 
 
Jalonnant mon parcours, les rencontres avec des œuvres et des designers ont alimenté mes envies, mon imagination et mes fantasmes : Boltanski et ses installations pleine de pénombres et de souvenirs, James Turrell et ses lumières venant de nulle part, complètement immatérielles, à l’inverse de celle de Boltanski, puis Ingo Mauer « le » designer de lampe, un allemand génial. Puis les rencontres avec les ateliers, et avec la matière : celui de mon père, à Villebrumier, avec lequel je me battais car je lui « piquais » ses outils, ses matériaux, sa place en somme, celui de mon école d’archi mais surtout celui de Georgia Tech à Atlanta. C’est là que j’ai rencontré Fred qui n’avait pas encore rencontré Anne b, (et c’est chez eux que je fais l’expo de Samedi), où il m’a donné une impulsion. Il avait fabriqué une drôle de lampe à partir d’un petit tronc d’arbre qui m’avait beaucoup plu. Il y avait des « workshops » dans l’université, à Georgia tech et on pouvait fabriquer ce qu’on voulait, même si j’avais déjà commencé à utiliser des matériaux industriels que j’assemblais très simplement et rapidement avec des loupiottes. Toutes les ampoules simili anciennes qui sont maintenant en vente chez Leroy-merlin, existaient en version « originales » dans les années 90, des ampoules à filament de carbone qui donnaient une lumière très douce et chaude et c’est celles-là que j’utilisais le plus régulièrement.
 
 
A Paris après les États-Unis j’ai suivi quelques cours aux arts déco, et une de mes lampes a été éditée. Puis une autre, en « résine » c’était la mode, mais dès que mes lampes étaient faites « en série », même minuscules, elles perdaient leur âme. Il fallait que je les fabrique moi-même pour qu’elles soient belles. Même après cette grande expo en 2009, alors qu’on me demandait d’en faire d’autres, de faire « les mêmes », alors qu’on voulait m’acheter leur « design », mais quoi, ils n’avaient donc rien compris ! Alors je suis restée fidèle à moi-même, à côtoyer l’ombre à côté de la lumière. Je ne suis pas capable de faire deux fois la même chose, c’est impossible. Ce qui m’intéresse c’est la surprise la nouveauté, l’accident, celui qui fait que l’objet fabriqué est toujours original, toujours unique, toujours intéressant, et qu’il a une âme. Un objet industriel peut être beau, on peut se l’approprier, mais il n’a pas le statut d’œuvre d’art. C’est là toute la différence. Il peut peut-être en prendre le statut lorsqu’il n’est plus fabriqué en série, qu’il n’en reste que quelques-uns, qu’il a appartenu à untel, ou à l’histoire, et là se vendre des sommes faramineuses juste pour ça. Comme les meubles de Charlotte Perriand par exemple. Mais au départ, l’objet industriel n’a pas la même âme que l’objet unique, même si cet objet est une lampe, un objet qui éclaire, mais surtout un objet qui préserve l’ombre et le mystère.


«Car un laque décoré à la poudre d'or n'est pas fait pour être embrassé d'un seul coup d'œil dans un endroit illuminé, mais pour être deviné dans un lieu obscur, dans une lueur diffuse qui, par instants, en révèle l'un ou l'autre détail, de telle sorte que, la majeure partie de son décor somptueux constamment caché dans l'ombre, il suscite des résonances inexprimables.
De plus, la brillance de sa surface étincelante reflète, quand il est placé dans un lieu obscur, l'agitation de la flamme du luminaire, décelant ainsi le moindre courant d'air qui traverse de temps à autre la pièce la plus calme, et discrètement incite l'homme à la rêverie. N'étaient les objets de laque dans l'espace ombreux, ce monde de rêve à l'incertaine clarté que sécrètent chandelles ou lampes à huile, ce battement du pouls de la nuit que sont les clignotements de la flamme, perdraient à coup sûr une bonne part de leur fascination. Ainsi que de minces filets d'eau courant sur les nattes pour se rassembler en nappes stagnantes, les rayons de lumière sont captés, l'un ici, l'autre là, puis se propagent ténus, incertains et scintillants, tissant sur la trame de la nuit comme un damas fait de ces dessins à la poudre d'or…. »
Junichiro Tanizaki




 
 
 
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