A Paris après les États-Unis j’ai suivi quelques cours aux arts déco, et une de mes lampes a été éditée. Puis une autre, en « résine » c’était la mode, mais dès que mes lampes étaient faites « en série », même minuscules, elles perdaient leur âme. Il fallait que je les fabrique moi-même pour qu’elles soient belles. Même après cette grande expo en 2009, alors qu’on me demandait d’en faire d’autres, de faire « les mêmes », alors qu’on voulait m’acheter leur « design », mais quoi, ils n’avaient donc rien compris ! Alors je suis restée fidèle à moi-même, à côtoyer l’ombre à côté de la lumière. Je ne suis pas capable de faire deux fois la même chose, c’est impossible. Ce qui m’intéresse c’est la surprise la nouveauté, l’accident, celui qui fait que l’objet fabriqué est toujours original, toujours unique, toujours intéressant, et qu’il a une âme. Un objet industriel peut être beau, on peut se l’approprier, mais il n’a pas le statut d’œuvre d’art. C’est là toute la différence. Il peut peut-être en prendre le statut lorsqu’il n’est plus fabriqué en série, qu’il n’en reste que quelques-uns, qu’il a appartenu à untel, ou à l’histoire, et là se vendre des sommes faramineuses juste pour ça. Comme les meubles de Charlotte Perriand par exemple. Mais au départ, l’objet industriel n’a pas la même âme que l’objet unique, même si cet objet est une lampe, un objet qui éclaire, mais surtout un objet qui préserve l’ombre et le mystère.
«Car un laque décoré à la poudre d'or n'est pas fait pour être embrassé d'un seul coup d'œil dans un endroit illuminé, mais pour être deviné dans un lieu obscur, dans une lueur diffuse qui, par instants, en révèle l'un ou l'autre détail, de telle sorte que, la majeure partie de son décor somptueux constamment caché dans l'ombre, il suscite des résonances inexprimables. De plus, la brillance de sa surface étincelante reflète, quand il est placé dans un lieu obscur, l'agitation de la flamme du luminaire, décelant ainsi le moindre courant d'air qui traverse de temps à autre la pièce la plus calme, et discrètement incite l'homme à la rêverie. N'étaient les objets de laque dans l'espace ombreux, ce monde de rêve à l'incertaine clarté que sécrètent chandelles ou lampes à huile, ce battement du pouls de la nuit que sont les clignotements de la flamme, perdraient à coup sûr une bonne part de leur fascination. Ainsi que de minces filets d'eau courant sur les nattes pour se rassembler en nappes stagnantes, les rayons de lumière sont captés, l'un ici, l'autre là, puis se propagent ténus, incertains et scintillants, tissant sur la trame de la nuit comme un damas fait de ces dessins à la poudre d'or…. » Junichiro Tanizaki
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