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| | Voilà la phrase transcrite en gros qui nous accueille sur le mur d’entrée de l’exposition à Beaubourg « Elles font l’abstraction ». « Cette peinture est tellement réussie qu’on ne la croirait pas due à une femme. » Sans autre signe. Seule. Ça me heurte carrément.
Je visite l’expo, très belle expo, des œuvres pionnières, une expo pleine de bonnes intentions vis-à-vis des femmes quasiment absentes de l’histoire de l’art, en proportion, par rapport aux hommes. On essaie de se rattraper, enfin.
Mais gros lapsus messieurs (et mesdames !) les commissaires ! En mettant cette phrase en exergue, et cela malgré l’explication que l’on pourra peut-être lire en tout petit :« Ce compliment adressé par le peintre Hans Hofmann à son élève Lee Krasner […] serait heureusement considéré aujourd’hui comme une insulte sexiste.[1] » en la mettant en exergue donc, on la confirme et on la signe, malgré ce que l’on a voulu dire, ou faire comprendre, « raisonnablement », à côté et en tout petit. Car bien sûr on « comprend » avec la raison, que cette phrase a été utilisée justement pour choquer et faire réfléchir. Mais qu’entend-on ? On entend, cette peinture est tellement réussie qu’on ne la croirait pas due à une femme . Vous connaissez l’expression « j’entends bien » ? Elle veut dire j’ai bien compris, et cela avec mon corps. Donc intégré. J’ai bien intégré.
Dans le cas d’une expo dédiée aux femmes qui sont encore très absentes de l’histoire de l’art, on entend bien cela, même si on peut lire éventuellement des explications après, et en tout petit, qui signifient : et bien justement on ne dit plus cela ! c’est sexiste ! C’est une insulte ! Alors dans ce cas il semblerait extrêmement logique de ne pas l’écrire cette insulte, sur le mur d’accueil d’une exposition qui met les femmes à l’honneur et à qui cette insulte était destinée. C’est simple ! Mais aussi un peu plus compliqué.
Pourquoi ne pas avoir trouvé dans l’histoire de l’art une autre citation qui mettrait vraiment les femmes en valeur par exemple : « Les femmes en avance sur les hommes dans leur parcours artistique vers l’abstraction », ça me vient comme ça. Ce n’est pas une citation, mais j’aurai aimée qu’elle existe, peut-être est-ce que quelqu’un l’a pensé mais n’a jamais voulu le dire. Pour ne pas confirmer tout haut ce que tout le monde pourrait se mettre à penser tout bas. Parenthèse.
Tandis que là on confirme tout haut ce que la plupart des gens, - des hommes et aussi des femmes, la preuve puisqu’il y en a dans le commissariat - pensent tout bas.
On choisit cette citation-là car on n’est pas sûr de soi, car on pense faire bien mais finalement on abonde dans le sens contraire, celui de la phrase même.
C’est une phrase que les Guérilla Girls auraient pu mettre dans l’un de leurs slogans accompagnée d’une image drôle, une image qui confirme le contraire de la phrase. Car on sait que les Guérilla Girls sont féministes, c’est posé d’entrée et elles utilisent l’humour, et l’idée de « la guerre » pour utiliser ce « concept » cher aux hommes, (elles utilisent donc leurs armes mais s’en moquent), leurs slogans sont toujours accompagnés d’un rire sous-entendu, et surtout d’un questionnement. En revanche les commissaires d’exposition de Beaubourg ne sont pas des marrants à priori, ni des militants avérés de la cause des femmes, on le saurait. Ils ne sont pas là pour faire rire, et je n’ai jamais vu une expo à Beaubourg qui « se moquait de » tel artiste ou tel genre d’art. C’est une phrase tellement caricaturale qu’elle ne peut pas être posée là en gros à l’entrée d’une expo qui parlent des femmes et de leur travail incroyable et méconnu ! Et bien si. On aurait pu mettre une phrase de louise Bourgeois, reconnue elle assez tôt dans sa vie, elle n’avait que 70 ans, alors que généralement les femmes ne sont reconnues que vers 80 ans bien passés :
“Si vous voulez la liberté, prenez-la, n'attendez pas qu'on vous la donne.” |
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| | Ça aurait été pas mal comme phrase celle-ci, plutôt que l’autre, prononcé par un homme sincère certes, il n’y en avait peut-être pas tant à l’époque dans les années 1930[2], mais encore empli de sa supériorité d’homme par rapport aux femmes. Ou on aurait aussi pu mettre la célèbre phrase des guérilla girls, justement “Do Women Have To Be Naked To Get Into The Met”[3] Dans ce slogan il y a une question, donc une ouverture qu’il n’y a pas du tout dans cette affirmation posée sur le mur d’entrée de l’exposition mettant à l’honneur les femmes dans l’art abstrait. Il y a l’humour. Qui donne recul et hauteur de vue. Toute la différence est là.
Si on mettait la phrase suivante à l’entrée d’une expo de Claude Monet « L'impression de lever de soleil est traitée par la main enfantine d'un écolier qui étale pour la première fois des couleurs sur une surface quelconque », phrase écrite en 1874 à propos du célèbre tableau « Impression soleil levant », tout le monde serait étonné et choqué pas seulement moi. Mais il est ancré dans l’inconscient collectif que Claude Monet est un « bon » peintre, et cela pour presque tout le monde. Mais pour être comparable à mon sujet d’aujourd’hui, l’exemple mérite un ajustement dans le temps. Imaginons donc que l’on mette cette phrase à l’entrée d’une expo de Monet à l’époque où les impressionnistes avaient besoin de reconnaissance, à une époque où les critiques à leur égard étaient acerbes et moqueuses, et même si l’explication à l’entrée de cette expo imaginaire des impressionnistes serait là pour expliquer (en tout petit) que justement c’est le contraire que l’on veut dire, que cette phrase on veut la dénoncer, et bien ce serait un peu raté non ? Ce serait faire de la mauvaise publicité aux impressionnistes, il me semble ?
Ou Comme si on mettait en exergue d’une expo de Van Gogh, la critique d’un journal de 1889 à propos de Nuit étoilée : « ….Son procédé est sommaire, il couvre sa toile d’une couche de bleu de Prusse ; avec le pouce enduit d’ocre jaune, il fait des froncés, et le tour est joué. » Ça ne l’aidera pas à être pris au sérieux, ce pauvre van Gogh, même si on fait une expo de lui. (Il n’a pas vendu un seul tableau de son vivant.)
Voilà c’est la même chose pour cette expo dédiée aux femmes (et à leur art abstrait).
Et bien nous les femmes qui avons encore besoin d’aide et de soutien et de reconnaissance nous n’avons pas besoin que sur le mur d’entrée d’une exposition dédiée aux femmes, on mette en gros sur le mur d’entrée une phrase qualifié d’insulte sexiste par les commissaires de l’exposition même, une phrase qui ne nous met pas en valeur même si elle est là pour dénoncer. Car il n’est pas encore sûr pour tout le monde que les femmes soient aussi bonnes en art que les hommes. Et c’est un euphémisme.
Nous avons besoin que ce genre de phrase ne soit plus prononcée, ni sous entendue, dans cet espace-temps qui est le nôtre, parce qu’elles ont tendances à l’être encore ces phrases-là, ou à se révéler comme vraies dans les faits. C’est l’ancrer encore mieux dans l’inconscient collectif que de la poser là en gros à l’entrée d’une expo consacrée aux femmes.
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| | Lapsus : oui c’en est un.
On sait tous ce qu’est un lapsus. Ils sont plus ou moins identifiable.Surement en ai-je fait dans ce texte. On en fait tous. Sous couvert d’intention civilisée et raisonnable, donc consciente, on dit, ou l’on fait, ou l'on fait "entendre" autre chose de ce que l’on a énoncé, et souvent même l'inverse. Comme lorsque l’on assure à quelqu’un « je t’aime tellement que je viens tout de suite » et on fait tout pour, sans le faire exprès évidemment, arriver en retard. On rate le bus, le train ou on oublie de mettre de l’essence dans sa voiture etc. On arrive super en retard ou l’on n’arrive même pas. Dans le cas là l’inconscient s’exprime. Il nous exprime quelque chose, il veut nous faire comprendre quelque chose en nous faisant rater notre train, ou tomber en panne car, au fond de nous, avons-nous vraiment envie d’arriver tout de suite ? Ne préférons-nous pas rester chez nous bien tranquille ? Si l’autre est celui ou celle que l’on aime tellement, pourquoi laissons nous passer l’heure dans ce cas ? Ou n’aurait-on pas un peu peur de notre amour (ou de celui de l’autre) et n’essayons pas de le lui faire comprendre en arrivant en retard ou/et de se le faire comprendre à soi-même ? Il y a plein d’explications possibles et le protagoniste qui fait le lapsus est le seul à savoir -s’il veut bien s’arrêter sur la question- quelle est celle qui lui correspond. En tous cas, et cela est sûr et certain, ce qui s’exprime est : Contrairement à ce que je dis, je ne veux pas arriver tout de suite. C’est dans cette contradiction que se trouve la vérité. Dans ce hiatus.
Un lapsus c’est aussi quand on emploie un mot pour un autre, et cela arrive aussi à tout le monde très souvent. On achoppe sur les phrases, les syllabes, ou fait des jeux de mots, on dit oui alors qu’on voulait dire non, etc… Le « je t’aime moi non plus » de Gainsbourg en exprime un : Lorsqu’on répond moi non plus c’est qu’il y a négation dans la phrase précédente. Or lorsque l’on dit « je t’aime » si on aime en retour on doit répondre « moi aussi ». Si on répond « moi non plus » c’est comme si on répondait à l’affirmation « je ne t’aime pas » ou à une autre affirmation supposée, mais forcement négative que l’on ne connait pas mais que le protagoniste lui, doit au fond, savoir. Il veut dire Gainsbourg que l’amour entre deux être, c’est compliqué qu’on se coure après, que quand l’un aime trop l’autre aime moins, que c’est un jeu de cache-cache… C’est dans le cas de Gainsbourg, un jeu avec l’idée d’un lapsus pour en faire de la poésie.
Jean-Louis Borloo, ministre de l’Emploi, de la Cohésion sociale et du Logement, en avril 2006, prend la défense de Dominique de Villepin à l’Assemblée nationale. En l’appelant le « Premier Minus » au lieu de premier ministre ! C’est très drôle. On va donc « entendre » minus et on va, à sa suite, comprendre qu’il ne tient pas Villepin en grande considération et que si il prend sa défense c'est par convention, et que son intention est autre! Là ce n’était pas le but de faire de de l’humour ou de la poésie ! C’était même super dur pour Villepin. Tout cela semble évident. Les lapsus ça dit des choses ce n’est pas seulement drôle ou poétique, ça dit la vérité de celui qui le fait.
Alors avec le lapsus de notre expo, on comprend que ce n’est pas gagné, qu’il y a encore du boulot pour qu’elles soient, les femmes, autant exposées, reconnues et prises au sérieux que les hommes. Que dans notre inconscient cette phrase reste encore un peu trop normale, puisqu’elle est affichée en grand en introduction d’une expo dédiée aux femmes dans l’un des plus grand musée Français.
De plus je n’arrivais pas à sortir de l’exposition. Je ne trouvais pas la sortie. Je n’en finissais plus de revoir les mêmes murs et les mêmes œuvres, de tourner en rond. Suis-je la seule à avoir eu se problème ? Du coup je suis passée sous des petites barrières qui fermaient certains passages au sein de l’exposition, pour pouvoir enfin sortir de ce labyrinthe. Un autre problème à résoudre.
MP
[1]Christine Macel, 52 ans, conservatrice au musée national d’art moderne cheffe du service création contemporaine et prospective, et commissaire de l’exposition écrit dans le catalogue - je ne suis pas sure que ce soit écrit ailleurs- « Ce compliment, adressé par le peintre américain Hans Hofmann à son élève Lee Krasner pour laquelle il avait une grande estime, au point d’insister sur le fait que Jackson Pollock, avec qui elle s’était mariée en 1942, avait été son élève à elle, serait heureusement considéré aujourd’hui comme une insulte sexiste ». [2] Il n’est pas écrit dans le catalogue de l’exposition, à quelle date exactement cette phrase a été prononcée mais ce devait autour des années 1930. [3] Les femmes doivent-elles être nues pour entrer au musée ? (MET : Metropolitan Museum of Art) |
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